Quelle est la situation de l’Enseignement supérieur dans l’espace francophone africain ?
L’Enseignement supérieur dans notre espace est à la croisée des chemins. L’on se souvient de toutes ces crises dans les années 1990-2000 et de toutes les solutions qui ont été expérimentées, qu’il s’agisse de réformes, de refondation, de programmes mis en œuvre par les bailleurs. Pour la seule coopération bilatérale française avec nos pays, pas moins de 15 projets de revitalisation de l’Enseignement supérieur ont été mis en œuvre en cette période. Aujourd’hui, on a un vaste chantier de réforme avec le système de Licence-Master-Doctorat (LMD) et qui est une nouvelle opportunité d’améliorer le fonctionnement de nos universités et de faire en sorte qu’elles deviennent plus pertinentes par rapport à nos besoins de développement économiques. C’est donc un enseignement qu’il va falloir très fortement soutenir.
Justement, le Cames a recommandé le basculement dans le LMD. Quel bilan en tirez-vous, quatre ans après ?
Effectivement, le Conseil des ministres du Cames a, en avril 2006, engagé les universités et écoles de son espace dans le système LMD. Depuis, le travail préparatoire se fait au niveau de chaque sous-région où il existe une conférence des recteurs ou un réseau d’universités : Resao pour l’Afrique de l’Ouest, la Conférence des recteurs d’Afrique centrale et celle de l’espace Océan indien. Ce sont ces réseaux qui font la réforme et le pilotage est assuré par le Cames. Ce comité interviendra une fois que les maquettes pédagogiques seront faites. Il s’agira de tout harmoniser pour déboucher sur un système Cames de crédits capitalisables et transférables. On pense que, normalement, d’ici à décembre 2011, la majeure partie des universités sera déjà engagée dans la mise en œuvre du système LMD.
Y a-t-il un délai ?
Non. On a pensé qu’il faut laisser les universités aller chacune à son rythme. C’est mieux.
Le Cames a aussi entamé un processus de reconnaissance des diplômes des écoles et instituts privés supérieurs. Il y a trois ans, un de vos membres a été accusé de corruption, une enquête a été ouverte. Quel est le résultat de l’enquête ?
Le résultat est connu. Des dénonciations anonymes avaient mis en cause un collègue accusé de corruption. Le Cames a instruit une enquête. Il a d’abord demandé à tous les ministres ayant envoyé des établissements à Lomé pour une évaluation, en novembre 2007, d’ouvrir, auprès de ces établissements, une enquête et de recueillir les informations qui pourraient corroborer ou infirmer ces allégations. Cela a été fait. Ensuite, le Cames a commis un cabinet d’avocats qui s’est déplacé dans les pays concernés (Bénin, Côte d’Ivoire et Togo essentiellement) pour entendre les établissements qui ont participé et quelques ministres qui se sont exprimés sur la question. Le rapport du cabinet met en cause un ministre d’un pays membre. Toujours est-il qu’il s’agissait d’allégations fantaisistes non fondées et le Conseil des ministres a pensé que, pour cette raison, il fallait arrêter les procédures.
Comment se déroule l’évaluation de ces écoles et instituts privés ?
Le Cames a une longue expérience d’évaluation. Depuis 1972, il évalue les offres de formation des universités. C’est sa première raison d’être. L’Enseignement supérieur évolue dans sa nature, ses formes. Ainsi, on en est arrivé à revoir le référentiel d’évaluation qui tient compte aujourd’hui des infrastructures de l’établissement, de ses ressources documentaires, de la qualité de ses enseignants, des relations de coopération ou de partenariat avec d’autres institutions, des programmes dispensés, des volumes horaires, etc. Le référentiel a été revu en 2003 et en 2007, parce qu’il fallait y intégrer davantage de critères d’assurance qualité. C’est ce référentiel, adopté en 2007 par le colloque spécial, ensuite par le Conseil des ministres en avril 2009 à Dakar, qui a cours en ce moment. Et c’est sur la base de ce référentiel que les établissements publics et privés sont évalués. Evidemment il y a un problème avec ces établissements privés. Ils présentent un diplôme. Dès que ce diplôme est évalué et accepté, ils prétendent être reconnus ou accrédités par le Cames. Or, il n’en est rien. Aucun établissement privé n’a pu obtenir le label Cames. C’est seulement après adoption, par le Comité consultatif général (Ccg), du projet qui a été préparé, qu’on pourra procéder à l’évaluation des établissements privés en vue de leur labellisation. A partir de ce moment, ils peuvent revendiquer un label Cames. Pour l’instant, tel n’est pas le cas. Sur parfois 20 offres de formation, ils soumettent 1 ou 2 qui sont évaluées, reconnues et parfois sous certaines conditions, avec un certains nombre de recommandations. Le grand problème, c’est l’utilisation frauduleuse des reconnaissances qui leur sont accordées. Vous accordez une reconnaissance à un établissement privé de Dakar qui appartient à un groupe, avec des implantations à Bamako, ce groupe fait profiter la reconnaissance accordée à Dakar, à d’autres écoles qui lui appartiennent. Cela est inadmissible puisque ce ne sont pas les mêmes infrastructures, les mêmes enseignants, les ressources documentaires, etc.
Que fait le Cames dans une telle situation ?
Dans ce cas, nous les rappelons à l’ordre même si cela ne suffit souvent pas.
Et si cet ordre n’est pas respecté ?
J’ai plusieurs fois arrêté des publicités à la télévision à Ouagadougou. J’ai fait publier des textes dans certains pays pour corriger les publicités mensongères, parfois j’y arrive, parfois non parce que précisément, des autorités haut placées, ont refusé que le journal les publie. Donc le problème du privé n’est pas facile.
Quelle analyse faites-vous de la prolifération de ces écoles dans l’espace Cames ?
Il faut réguler tout cela. Je pense que le seul moyen de régulation, c’est le programme reconnaissance et équivalence des diplômes. Ce programme doit fonctionner comme une structure d’assurance qualité. Car, les établissements dont les diplômes ne sont pas reconnus par le Cames auront de moins en moins d’étudiants et donc des difficultés de subsistance. C’est pourquoi on a intégré des critères d’assurance qualité dans le référentiel.
Comment définissez-vous l’assurance qualité ?
C’est toutes les méthodes, pratiques, aptitudes qui sont mises en œuvre pour maintenir ou renforcer la qualité. L’assurance qualité repose sur l’évaluation dont le résultat peut faciliter un réajustement d’un programme pédagogique ou d’y mettre fin. Voilà pourquoi, le Cames, depuis trois ans, met en œuvre un programme de formation à l’assurance qualité. Certes, ce programme n’est pas statutaire mais il est approuvé par les ministres. Dans cette formation, on prend en charge, chaque année, en décembre, les directeurs de l’Enseignement supérieur, des responsables d’établissement. On amène des formateurs du Sud comme du Nord pour renforcer les capacités de ces ressources humaines en matière de gestion de l’assurance qualité. Les personnels des ministères ont déjà été formés. Nous allons vers les universités. Il faut que dans celles-ci et dans les facultés, écoles et instituts, on mette en place des cellules d’assurance qualité qui évaluent les programmes. Dans nos universités, il n’est pas rare de voir un programme enseigné pendant 20 ans.
Que pensez-vous de la codiplômation entre les écoles privées supérieures et les universités publiques occidentales ? N’est-ce pas une forme de délocalisation déguisée ?
Beaucoup d’établissements privés, dans notre espace, sont déjà une délocalisation d’établissements des pays du Nord. Ceux-là sont les moins inquiétants parce qu’en général, les meilleures conditions d’assurance qualité y sont. Il faut un dispositif de régulation des établissements privés, une structure de gestion de l’assurance qualité au niveau national. Il en existe très peu à l’échelle de l’espace Cames. L’étude menée, il y a deux ans, sur l’état des lieux de l’assurance qualité dans les 17 pays, a révélé que seuls trois ont un système complet d’assurance qualité : Madagascar, Cameroun et un peu la Côte d’Ivoire. Au Sénégal, certains enseignants demandent une réforme des grades. Qu’en pensez-vous ?
Le Cames n’a pas encore pris de position par rapport à ce débat sur la réforme des grades. Dans tous les cas, la mise en œuvre de la réforme LMD peut nous amener à revoir les conditions de recrutement des enseignants du supérieur et leur promotion. Mais la réforme telle qu’elle est débattue ici, repose essentiellement sur la suppression des grades d’assistant et maître-assistant qui deviendraient des maîtres de conférences. Sur le principe, le Cames n’a jamais été pour une nomination à des grades sans évaluation préalable qui doit se faire sur la base du dossier du candidat au plan des aptitudes pédagogiques et des compétences scientifiques. Au fond, ce qu’ils proposent n’est pas différent de ce qui existe dans le Cames. Ils n’ont fait que changer d’appellation. C’est une simplification. Leur maître de conférences correspond à notre maître-assistant, le professeur de deuxième classe au maître de conférences du Cames et le professeur de première classe à notre professeur titulaire. C’est le même système. Mais cela peut comporter des avantages réels par rapport au fonctionnement pédagogique des universités. Car, des enseignements qui, normalement, ne devraient pas être pris en charge par des assistants et maîtres-assistants, peuvent désormais l’être. Quelle appréciation faites-vous de l’organisation, pour la première fois, du Cames à l’Ugb ?
Tout se passe très bien. Mais je ne suis point surpris. Je connais cette institution. J’y ai monté le département de Géographie, enseigné pendant 10 ans et dirigé les travaux des collègues jusqu’en Doctorat. C’est une université extrêmement sérieuse. Ce n’est pas la première fois qu’elle reçoit un programme du Cames, mais un programme aussi lourd, oui. En 2003, elle a reçu le colloque sur la reconnaissance et l’équivalence des diplômes. Je sais l’Ugb tout à fait capable d’organiser ce type d’évènement. Tout est vraiment bien fait. Tout le monde est satisfait et le travail avance très bien. Nous aurons terminé les travaux probablement le vendredi soir ou samedi matin et à la satisfaction de tout le monde.
Vous avez 859 dossiers, environ 200 participants. Est-ce un record ?
Oui, c’est un record surtout du point de vue des dossiers. La dernière fois, on en était à environ 700. C’est un record absolu. Mais c’est normal que le nombre de dossiers augmente d’année en année. Des universités rejoignent notre institution. Il y a davantage de demandes de formation, d’étudiants, de professeurs. Je rappelle qu’ici, on ne prend que des décisions. Le travail d’évaluation des dossiers a commencé depuis février. Ils ont été traités au Cames, envoyés à des instructeurs agréés dans les pays membres de l’organisation, des rapports ont été faits. A présent, les commissions siègent pour se prononcer sur les différents rapports, les aptitudes pédagogiques des candidats, activités scientifiques, etc.
